Wild 110 km · 6 400 D+ · 21e place
Samedi 19 septembre – 22 h
Après le passage des cloches valaisannes, nous voilà en place sur la ligne de départ. Je suis en troisième ligne, j’ai le 87e index de la course et je compte faire un début prudent. Ma dernière course de 100 km date d’une époque où j’avais des cheveux… c’est dire si ça remonte (2010).
L’idée est simple : partir prudemment, mais pas lentement. Faire une course en contrôle. J’ai toujours eu horreur des fins de course subies, celles où tu n’as qu’une envie, rentrer à la maison parce que tu es complètement éclaté. Et sur 100 bornes, c’est encore pire.
Top départ. Comme d’habitude, ça part vite. Je ne comprendrai jamais la stratégie de certains qui partent comme des avions pour sauter au bout de 2 km. Faudra m’expliquer un jour…
Le début est joueur, typiquement le genre de terrain où tu peux mettre du rythme, mais si tu en mets trop, tu le paieras plus tard. Le maître mot, c’est donc contrôle. Ma stratégie est claire : rester sous SV2 quoi qu’il arrive, histoire de garder du jus pour les seize prochaines heures.
Autant dire que c’est le festival. Je me fais doubler de tous les côtés par des dossards entre 200 et 300 (sur les courses UTMB, le numéro de dossard est lié à la cotation : plus il est petit, plus tu es censé être rapide).
Sérieusement les gars, vous ne vous posez pas de questions à ce moment-là ? Un complexe d’infériorité à combler, peut-être ?
Je passe au premier ravito en 57e position, un poil rapide par rapport à ce que j’avais prévu. Arrêt express : remplissage des flasques, et c’est reparti. En sortie, ça descend bien. Je me fais encore doubler, mais je reprends aussi des places, le peloton est toujours dense.
Les jambes ne sont pas nickel, mais elles sont là. Pourvu que ça dure.
J’arrive au pied du Gemmipass en 57e position. Cette montée est réputée violente… et elle ne déçoit pas. Assez vite, je prends un énorme coup de moins bien. Le cardio est bon, mais j’ai la nausée et les jambes coupées. À ce moment-là, j’ai une seule envie : atteindre le ravito et bâcher.
Je m’accroche aux bâtons et j’avance doucement. Ne pas s’arrêter. Même à 2 km/h, c’est toujours ça de pris. Le temps semble s’être arrêté jusqu’à ce que les lumières du ravito apparaissent. Là, je n’ai qu’une hâte : me poser et aviser.
Je prends le temps de boire du coca. Foutu pour foutu : soit ça passe, soit je vomis partout. Je tente les gaufres Näak que je recrache aussitôt, de peur de me casser une dent… On m’avait pourtant dit qu’elles étaient bonnes.
Je repars tranquillement en me disant que ce n’est que de la descente et que ça peut revenir. On verra en bas. Je suis alors 70e.
Petit à petit, les jambes reviennent dans la descente. Le mental aussi, d’autant plus que je reprends neuf places. Fin de la descente, ravito au km 43. Passage éclair, remplissage des flasques et go. Je veux profiter de la bonne dynamique.
On attaque une montée d’environ 900 m D+. Je me cale derrière un coureur qui va bien et on remonte pas mal de monde. On échange nos places, puis je le vois perdre progressivement du terrain. Dommage, il était sympa.
Sommet, puis ravito au km 54 en 36e position. Ça commence à exploser de tous les côtés. Je suis seul depuis un moment, mais étrangement, je me sens bien. Mon seul regret : avoir sous-estimé la puissance de ma frontale au profit du poids. Quelle connerie. Les descentes et la navigation me demandent énormément de concentration.
J’essaie de m’alimenter régulièrement. Gels uniquement, je n’aime pas le solide en course. Je suis en dessous des 80 g/h prévus, mais ma hantise est de retomber dans un gros coup de moins bien.
Je suis vraiment seul au monde dans cette descente. Pas de frontale devant, ni derrière, au point de vérifier régulièrement la cartographie sur la montre, de peur de me tromper. La musique me tient compagnie et me motive.
Arrivée à la base de vie d’Adelboden, km 60, toujours 36e. Je récupère mon sac, contrôle du matériel obligatoire. Un bénévole super sympa me propose de m’asseoir et de manger. Je décline : tant que ça va, je ne veux pas perdre de temps. Changement de chaussures, recharge du gilet, et c’est reparti.
Ça monte en sortant du ravito. C’est courable, mais j’ai un peu la flemme… et surtout peur de le payer plus tard. La dernière montée est annoncée costaud, donc marche aux bâtons. Le jour se lève, c’est magnifique. Le mental est très bon. Je suis seul, traversé par un flot d’émotions positives, au point d’avoir les larmes aux yeux. Il y a toujours un moment où je deviens hyper émotif en course, je ne sais pas si ce sont les hormones, mais ça me remplit d’énergie.
Km 69, ravito. J’ai encore gagné deux places. Remplissage des flasques, et on repart. La descente se passe bien. Je rattrape un coureur avec un bon rythme, on fait un bout ensemble jusqu’à ce qu’il me demande de passer devant. Je le distance rapidement.
Arrivée à Lenk en 33e position. Je chipe quelques tranches de viande des Grisons au ravito, plus par gourmandise que par nécessité. Jusqu’ici, j’ai tourné uniquement à l’eau et au coca, sans souci. Il y a la théorie… et le terrain.
Dernière montée : 1 800 m D+. Un pied devant l’autre, ça va le faire. Le début est assez roulant. Le plus dur, c’est d’accepter de courir avec des jambes déjà bien entamées. Je reprends trois places.
On entre ensuite dans le dur. Je fais la montée avec un gars sympa, on papote, le temps passe vite. Je tombe à court d’eau, mais une source se trouve sur le chemin : parfait. Je ne me pose aucune question sur la qualité de l’eau ici.
Je perds mon compagnon de montée, les jambes sont lourdes pour tout le monde à ce stade. Quelques grosses marches me rappellent que les crampes ne sont jamais loin. Beaucoup de coureurs explosent autour de moi. Je reste focus jusqu’au ravito.
Sommet en 25e position. Je blague avec les secours et les bénévoles, cocktail coca-eau, et c’est reparti. À partir de là, c’est presque uniquement du plat et de la descente.
La descente jusqu’au barrage est pénible. Jamais vraiment difficile, mais jamais roulante non plus. Je me trompe de chemin à un endroit, un coureur me siffle. Merci à lui, je ne perds que quelques minutes, ça aurait pu être bien pire.
Le long du barrage, c’est plat et ça court. Je me bats mentalement pour garder le rythme et m’interdis de passer sous les 11 km/h jusqu’au ravito. Il y a pas mal de supporters, c’est vraiment sympa (mention spéciale au mec à la tronçonneuse, tu m’as fait rêver).
J’arrive au barrage en 22e position… sans le savoir. Aurélie devait m’envoyer mon classement, mais je n’avais pas activé les notifications sur la montre. J’ai donc découvert mon classement à l’arrivée.
Les bénévoles sont en feu, hyper encourageants. La montre affiche 103 km, ça commence à sentir la fin. Je me fais doubler par les premiers du 50 km, tous avec un mot d’encouragement. Classe.
La fin de course est magnifique, balcons, passerelles… Ça sent l’arrivée, mais elle tarde à venir. Je suis habitué à entendre le speaker et à me dire que c’est fini, mais toujours rien. Puis descente sur Crans-Montana : cette fois, c’est la bonne. L’organisation nous fait faire le tour du lac, les gens se marrent en m’entendant râler.
Aurélie m’attend à 100 m de la ligne avec Salto. On franchit la ligne tous les trois au sprint. Le speaker se moque de mon finish en disant que j’en avais encore sous le pied… et il n’a peut-être pas tort.
Je savoure cette 21e place. Je suis cuit, mais pas détruit. Est-ce que c’est ça, faire une bonne course ? Je ne sais pas.
Les sacs ne sont pas encore arrivés. On va manger une pizza au bord du lac. Ils arriveront cinq heures plus tard… Je m’endors dans la voiture sur le trajet du retour, apaisé. C’était trop bien. Bon, en faisant abstraction du vomito sur la route, bien sûr…
Peu de courbatures. Je recours 48 heures plus tard. Beaucoup de choses à retenir de ce premier ultra :
– L’importance de l’éclairage
– L’importance de l’alimentation (manger peu, mais régulièrement). J’ai tourné à environ 60 g/h, ce qui est peu, mais finalement suffisant pour moi, hormis le coup de bambou vers 3 h de course
– Y croire, c’est déjà la moitié du chemin
– Ne pas être feignant quand la fatigue arrive
Voilà, c’était mon premier récit de course.
En espérant qu’il vous ait plu.
