L’aventure ou rien !

15 avril 2026

GR 30 « Lacs et volcans d’Auvergne », record en 30h34

 

J’ai grandi avec la meilleure littérature du monde : la littérature alpine !

Enfant, mes soirées étaient peuplées des récits de Demaison, Terray, Messner, et autres « conquérants de l’inutile ». Je m’endormais en rêvant de bivouacs dans des faces nord engagées, de journées dans des faces verticales et ce n'est que plus tard, en vivant ces aventures tant rêvées, mais devenues réalité, que je me demandais parfois ce que je faisais là, que le jeu n’en valait pas la chandelle et que finalement la quiétude de la vallée c’était bien aussi ! Aventurier en carton diront certains ! À vrai dire, ce n’est pas complètement faux, j’ai toujours aimé la montagne, mais pas au point d’y laisser ma peau.

J’ai néanmoins gardé ce côté engagement, côté complètement inexistant chez certains trailers qui s’offusquent de ne pas trouver de ravito végan et sans gluten tous les 7 km sur leurs courses UTMB. Partir en autonomie complète, c’est s’adapter à la météo, au terrain, gérer sa nourriture et son eau, garder le rythme pour avancer … simplement revenir à la base de l’aventure, assouvir des besoins primaires qui sont endormis depuis des centaines de milliers d’années.

 

Après cette parenthèse hautement philosophique sur le pourquoi du comment, place au récit ! (J’en vois au fond de la classe qui dorment, réveillez-vous les gars !) 😉

 

Ça ferait classe de dire que je rêvais de faire ce tour depuis des années et tout, mais ce n’est pas vrai. En vérité, j’ai découvert le GR30 il y a deux mois, en même temps que le site FKT qui regroupe tous les records de tours plus ou moins longs. J’avais repéré l’itinéraire, car il n’était pas beaucoup plus long que l’ARC (200km), et que ce n’était pas trop loin de la maison. De plus, l’altitude moyenne étant modeste, la neige ne devrait pas être trop présente en début de saison.

 

Les créneaux entre les dossards n’étant pas nombreux dans une année plutôt dense, il fallait que les planètes s’alignent parfaitement. Et effectivement, elles l’ont été. Le 15 avril n’a pas été choisi au hasard, mon père, responsable de mon amour de la montagne, aurait eu 67 ans. C’est le plus bel hommage que je pouvais lui rendre, la boucle est bouclée.

 

J’avais prévu un départ à 4h depuis Olloix, à 70km du Sancy histoire d’être sûr que la neige soit décaillée à mon arrivée. Je veux partir léger donc je ne compte pas prendre les crampons. Je me disais que le tour devrait être faisable en 33h, ce qui me ferait arriver le lendemain aprèm. La nuit avant le départ, j’avais prévu de dormir dans la voiture, mais ça part mal, je ne ferme pas l’œil de la nuit, sûrement dû à l’excès de caféine sur la route afin de rester éveillé. C’est donc la tronche enfarinée que je déclenche la montre à 4h15. Sur ce coup-là, je pars vraiment à l’arrache. Je n’ai pas repéré les points d’eau, je n’ai pas planifié de temps de passage ni d’allure, je pars avec 700g de boisson d’effort, deux gels de 45g et un peu de beurre de cacahuète salé.

C’est tellement plaisant de partir sans penser à l’allure ou à la fréquence cardiaque, juste se laisser porter et avoir confiance dans l’allure que le corps dicte.

Les premières heures sont glaciales, mais les kilomètres passent à vitesse grand V, sans effort. Je suis au lac d’Aydat en 12km pour 1h30, les jambes sont fraîches malgré le trail de Bonneville quelques jours avant. Les chemins sont roulants et bien balisés, heureusement vu mon piètre sens de l’orientation ! J’arrive tout de même à faire quelques détours, la trace gpx étant un peu fourbe en ayant la fâcheuse tendance à indiquer un tout droit alors qu’il y a un lacet…

 Les premières lueurs du jour apparaissent et elles ont à chaque fois le même effet : émerveillement et boost mental. Les kilomètres défilent rapidement, mais cette sensation de mini gueule de bois due au manque de sommeil est bien là. Elle ne fera bien sûr qu’empirer tout le long.

Sur cette première partie, les chemins sont bien roulants, c’est bucolique, mais si c’est tout le long comme ça, ça veut dire qu’il va falloir courir sur une grande partie du parcours. J’appréhende un peu, car c’est ce qui avait pêché sur la fin à l’arc : je n’étais clairement plus capable de courir un km d’affilée à la fin même sur le plat. La nature m’accompagne, je vois par deux fois des biches, puis un renard.

Le paysage change petit à petit au fil des kilomètres, certaines petites montées me permettent enfin de marcher sans culpabiliser, Hallelujah, le pas est engagé et la marche est fluide. Pour l’instant je ne me fais pas encore de souci pour l’eau même si je n’ai vraiment pas croisé beaucoup d’endroits où recharger, l’avantage c’est qu’il fait frais donc ma consommation est plutôt basse. Je suis parti avec deux flasques d’un demi-litre remplies, puis une flasque filtrante dans le sac au cas où, j’espère ne pas avoir à la remplir et m’épargner 500g de plus à porter. Mon sac fait 4.8 kg, le poids se fait sentir dans la foulée, mais j’ai l’impression d’avoir pris seulement le nécessaire pour être en mode « safe ».

J’avais aussi emporté un petit tracker GPS afin que mes proches ne se fassent pas trop de souci, il s’est avéré complètement contre-productif, car ça a merdé la moitié du temps…

J’arrive au lac de Servière aux alentours du km40 et… je me paume ! La trace coupe tout droit à travers un pâturage, fermé par de sacrées rangées de barbelés, ce n’est définitivement pas par-là ! Je reviens sur mes pas, ne vois pas de chemin, avance un peu plus loin, puis je fais quasi le tour du lac, c’est la merde ! Je finis par trouver l’ouverture du pâturage et je rejoins la trace par une petite sente certainement tracée par les bêtes, jusqu’à enfin rejoindre ce qui s’apparente à un chemin officiel. Voilà comment perdre une vingtaine de minutes et faire 1 à 2 km en plus, c’est le jeu !

 

Le coin est vraiment chouette, d’autant plus qu’il fait beau, on est en milieu de matinée, mais le soleil ne chauffe pas trop, j’arrive à remplir mes flasques dans un petit ruisseau, les bêtes n’étant pas encore en parc, j’ai vraiment pas de stress à la boire sans la filtrer. Le rituel est toujours le même, je termine ma flasque d’eau, je la remplis pour en boire la moitié, puis complètement. La flasque de boisson est souvent complétée, et j’ajoute un peu de poudre iso de temps en temps. J’essaye d’être économe sur ce point, car j’ai peur de tomber en panne sèche. Il s’avérera par la suite que j’ai tellement économisé qu’au final je rentrerai avec 200 grammes de poudre iso…

Passage au lac de Guéry au km50 (aucun souvenir…), un petit couac vers le 60ème puis vers le 65ème et direction le Sancy. Vu la chaleur c’est cool, la neige ne va pas être trop chiante. Un petit passage aérien avec des chaînes, quelques marches, la montée se fait sans histoire. Au sommet c’est un peu Disneyland, je n’avais quasi croisé personne depuis mon départ et là y’a du randonneur au m², tous plus affairé les uns que les autres à immortaliser leur exploit du jour. Je ne m’arrête pas au sommet, cette ambiance me pèse et je n’ai clairement pas envie d’ouvrir la discussion avec qui que ce soit, la route est encore longue !

La descente demande un peu d’attention, je ne m’attendais pas vraiment à ça. On a de la belle neige de printemps, si agréable à skier, car molle en surface, dure dessous, et si dangereuse à pied en cas de dévissage… Je ne fais pas le malin, j’assure le pas, et ça passe. La pente n’est jamais très raide, mais une glissade à cet endroit serait fatale à coup sûr.

S’ensuit une longue partie dans la neige, pas très expo, un remplissage dans un ruisseau qui doit être uniquement de l’eau de fonte, puis un terrain devenant de plus en plus facile.

Passage dans un village au 90ème, je tente un remplissage de flasque dans un cimetière, mais celui-ci ne possède pas de robinet, qu’à cela ne tienne, on ne perd pas plus de temps et on avance, je trouverais bien de l’eau plus tard ! Et effectivement, je trouve un bassin moins d’un kilomètre plus loin.

Les jambes commencent à accuser le coup. Pas musculairement, c’est plutôt au niveau des articulations que ça commence gentiment à tirer çà et là. Je m’autopersuade que ces gênes ne resteront que des gênes, et ne se transformeront pas en douleurs.

Le lac Chauvet se situe à environ 95km de mon parcours, cela fait maintenant 13h15 que je suis parti. L’absence de point d’eau m’étonne un peu, pas grave. Je finis par en trouver entre le lac du Tact et de la Crégut, en la forme d’un abreuvoir à vache. Il est 20h passées, j’anticipe la nuit, enfile mon pantalon de pluie, ma frontale, ma Gore-Tex et mes mitaines. Je n’ai pas grand-chose d’autre de toute manière, une doudoune légère et une couverture de survie au cas où. L’entrée dans cette deuxième nuit, je la redoute un peu, je sens que mes paupières sont lourdes et que mon corps se grippe kilomètre après kilomètre. Dans ma tête, je compartimente l’effort et me concentre uniquement sur des blocs d’une dizaine de kilomètres à chaque fois, ça rend l’effort moins pénible. L’image d’un prisonnier gravant les jours sur le mur de sa cellule me vient à l’esprit, ça me fait marrer en marchant. J’ai changé de montre il y a peu, et j’ai eu la riche idée d’oublier de désactiver les tours automatiques… Ma montre a donc bipé à chaque kilomètre pendant ce tour… 200 fois ! ceux qui se sont déjà mis dans le mal en attendant ce p****n de bip qui n’arrive jamais me comprendront 😉

Ma meilleure arme contre ces heures sombres c’est mon baladeur MP3. Un truc tout simple, avec un vrai fil pour les écouteurs et tout ! (Appareil que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître…). C’est rustique, c’est solide, et la batterie tient plus de 30h ! Ça permet aussi de garder la batterie du téléphone, et le téléphone en mode avion. Je l’allume tous les 5 ou 6h pour envoyer un sms à Aurélie, juste le kilométrage, le temps, et « ça va ». Je me dis que ça doit la rassurer un minimum.

Comme à mon habitude quand je commence à trouver le temps long, je me mets à chanter, le temps passe plus vite, les sketches du Palmashow me font aussi bien marrer même si je les connais par cœur. Je me rends compte que je perds un petit peu en lucidité. Rien d’alarmant pour l’instant, mais les gestes se font moins précis et l’impression que le monde s’est arrêté de tourner en dehors du faisceau de ma frontale est bien présente.

Mes souvenirs de cette nuit ressemblent trait pour trait à ceux de soirées remplies d’excès qui ponctuaient les saisons ou j’enseignais le ski ou la plongée… Les souvenirs sont présents, mais lointains, flous et embrumés, à la limite du rêve et de la réalité, comme une narcose à l’azote, mais à l’air libre. Vous aurez donc peu de détails sur cette nuit, car j’en ai moi-même pas beaucoup 😉

 

2h30 du matin, je m’octroie ma première vraie pause. Un petit abri avec deux tables de pique-nique me tendent les bras, je m’assois sans vraiment savoir si je devais m’arrêter 3minutes, 5, ou encore tenter la sieste de 20min. Les 5min me semblent être le bon compromis, je n’ai pas le courage de sortir mon téléphone pour mettre un réveil ce qui aura été une connerie, car tellement stressé de m’endormir à poing fermé, je ne profiterai pas pleinement des 5min. Je pars ragaillardi, cette pause m’a surtout fait du bien aux articulations, je culpabilise quand même de m’être arrêté, car je sais que les minutes filent, et que chaque arrêt repousse d’autant l’heure d’arrivée (ce qui ne m’empêchera pas de prendre 2 ou 3 fois des mini pauses sur des souches durant le reste de la nuit, avec à chaque fois ce sentiment de culpabilité…).

Vers 5h du matin, mon corps se refroidit, j’enfile ma doudoune, mes gestes sont lents et désordonnés. Je suis contrarié de ces pertes de temps, mais j’ai peur de me refroidir et de mettre des heures à me réchauffer par la suite. Les heures les plus froides sont environ une heure avant le lever du jour, mais une bonne dose de motivation reviendra avec la lumière naturelle !

Ces 50 derniers kilomètres sont longs, du coup je compte en courses : un marathon et un 10km, puis un marathon, puis un semi et un dix, ça m’aide à tenir. Je suis encore largement capable de courir, et d’ailleurs je le serais jusqu’au bout, c’est juste désagréable, car mon corps tout entier est raide. Par contre musculairement c’est top, je me focalise sur ce point.

Le jour pointe le bout de son nez vers le 170ème, j’ai quand même hâte d’en finir. Je m’en rends compte que c’est la plus grande distance que je n’ai jamais parcouru à pied, mais je suis trop carbo pour être fier. Mon pied droit me donne une sensation d’être très à l’étroit d’un coup, c’est étrange. Je dois franchement desserrer mon lacet pour libérer de l’espace. Ça soulage, mais peu de temps après, une douleur sournoise s’installe au niveau du releveur du pied. De toute manière je savais que ça me pendait au nez, je n’ai clairement pas fait assez de volume depuis l’Arc fin janvier, mes semaines étant restreintes par la fatigue et une tendinite au moyen fessier. Cette tendinite m’a d’ailleurs plutôt laissé tranquille tout le long, je ne me faisais pas trop de souci, car celle-ci avait plutôt tendance à montrer le bout de son nez quand j’allongeais la foulée. Mon kilomètre le plus rapide fut couru à 5’10, soit un peu plus que 11.5km/h…

Mon dernier remplissage de gourde s’effectuera dans ces heures-là. La fin fut un peu sèche, je fis les 5 dernières heures avec un litre.

Les 30 derniers kilomètres ont été très roulants, c’est le genre de truc avalé facile bien frais. C’est vallonné, jamais très raide, mais jamais reposant. Je me forçais à trottiner pour ne pas laisser des dizaines de minutes ici en marchant. Le pied droit commençait sérieusement à déconner, plus le fait d’être méga raide, ça devait donner l’impression que je courais avec un manche à balai dans le c*l… ! Il arrive un moment où la fatigue est telle que l’on ne s’arrête pas sur ce genre de détails. Je suis surpris et amusé de ma décadence, et même impressionné d’être capable de trottiner aussi lentement. Qu’à cela ne tienne, un pas en avant c’est toujours un pas de moins à faire !

La fin est globalement facile, je me force à courir les derniers kilomètres de faux plat montant afin d’arriver plus vite. J’arrive à la voiture à 10h50, soit 30h34 après mon départ, content d’avoir été plus rapide que le record en mode assisté (ces coureurs ont constamment des gens qui courent avec eux pour donner le rythme, leur portent du matériel, et une équipe les suit en voiture…). Je pense que c’est comme comparer une expé commerciale à l’Everest et une ouverture en style alpin.

Je m’allonge dans la voiture, l’adrénaline pour l’instant m’empêche de fermer l’œil. Je bois et je grignote, mais je n’ai pas vraiment faim.

Bordel, tu l’as fait ! 😊

 

Voilà cher lecteur, un récit un peu plus long que d’habitude, peut-être aussi un peu plus bordélique, mais je l’écris comme je l’ai vécu, de manière simple et spontanée.

 

A bientôt !
 

 

Tours et détours... En bleu la trace gpx, en vert ce que j'ai fait

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