Un DNF, un record, Balle au centre
Record du GR70 280km / 8000m d+
12 octobre 2026
Il y a parfois des projets minutieusement préparés de longue date, rêvés avant de devenir réalité, et puis il y a les autres, ceux réalisés d’instinct, au feeling.
Le GR70 fait partie de cette deuxième catégorie. Bien qu’il ait été dans un coin de ma tête, rien ne me disposait à prendre le départ en octobre 2026. Je comptais faire une belle course au grand trail d’Auvergne, puis prendre du repos. Rien ne se passera comme prévu, j’abandonnerais de manière prématurée la course pour un tas de bonnes (ou moins bonnes) raisons, et s’ensuivra un mal être de 48h rempli de doutes et de questionnement, ou le syndrome de l’imposteur viendra hanter mes nuits… Et si finalement mes bons résultats n’étaient qu’une succession de coups de chance ? Bref, ça moulinait dur là-haut, et pas de la meilleure manière… !
Nous rentrâmes le samedi d’Auvergne, et dès le dimanche la suite se dessina finalement comme une évidence : il fallait que je parte à l’aventure, faire un grand tour, et pourquoi ne pas établir un record par la même occasion.
Le coup d’œil à la météo me confirma qu’il faisait beau en début de semaine, donc si aventure il y avait, ça serait là maintenant tout de suite ! Je fis rapidement le tour de ma liste de projets. Je ne voulais pas quelque chose de trop long, pas trop loin de la maison, et pas quelque chose qui laisserait trop de traces physiquement. Le GR70 s’imposa alors comme LE choix. Départ pas trop loin de la maison et accessible en train, puis arrivée proche des parents d’Aurélie. 270km pour 7000m de d+ sur le papier. Pas de FKT* (temps le plus rapide connu) en autonomie complète, et un record de Sébastien Raichon et Sandrine Béranger en 46h18 (indiquer à 47h15 sur le site FKT…).
La promesse d’une belle aventure à travers le Velay, le Gévaudan, la Lozère et les Cévennes était en train de se préparer !
Le sac fut vite préparé le dimanche après-midi, le matériel étant le même que celui que j’utilise lors de mes sorties longues. Je joue quand même la sécurité avec des vêtements chauds au vu des nuits de plus de douze heures. Je n’emporterai pas de matériel de bivouac non plus histoire d’être le plus léger possible. Je n’arriverai pas, malgré tout, à descendre sous la barre des 6.7kg en étant raisonnable niveau nourriture/eau/sécurité.
Le train est réservé, vivement demain !
Lundi matin
Aurélie m’accompagne au train. Je suis plutôt excité et je n’ai pas d’appréhension. Je n’inventerai rien ces deux prochains jours, à quoi bon se mettre la pression ? Un couillon qui a laissé traîner sa valise pas étiquetée nous fait prendre 20 min de retard, ce qui a pour effet de me laisser moins de 5min pour la correspondance. La contrôleuse m’annonce que la prochaine correspondance sera 3h plus tard, ce qui voudrait dire un départ sur le GR de nuit… Je n’avais pas du tout vu cela comme ça ! Je sors en trombe du train et il se trouve que ma correspondance se trouve sur le quai juste en face, j’ai donc le bon train, ouf ! Bien assis dans le train, j’essaye de me détendre. Ce fut clairement le moment le plus stressant de l’aventure !
J’arrive au Puy-en-Velay. La gare est à 700m du départ officiel. J’en profite pour faire un saut dans une boulangerie pour mon dernier repas solide avant Alès. En ces temps de crise, le beurre doit vraiment coûter cher vu ce que mon sandwich en contenait, dommage pour moi 😉
Je prends une petite photo de l’église au point de départ, et c’est parti ! Il est aux alentours des 16h30 quand je m’élance sur le GR70. J’aimerais profiter des quelques heures de jour restantes afin de me mettre dans ma course. Les journées sont déjà bien plus courtes et il faut la frontale à 19h pour courir dans les bois. Les premiers kilomètres se font en ville, j’en profite pour réorganiser mon gilet, ma ceinture et ma poche sternale, car ça bouge trop quand je cours. J’ai 2.5kg de poudre isotonique en guise de repas, répartie en boulettes de 100gr. Conditionnement qui pourrait paraître suspect à n’importe quel douanier, surtout combiné au petit sachet rempli de gélules d’électrolytes !
Les 20 premiers kilomètres passent comme une lettre à la poste, j’ai le sourire, et la nature me gratifie d’un magnifique coucher de soleil. Je passe régulièrement des petits villages très intimistes et remplis de charme, mais où la plupart des commerces ont l’air définitivement fermés… triste sort de la France rurale.
Ces villages possèdent tous un point d’eau qui me permet de remplir les flasques facilement.
Une bonne partie du parcours se fait en trottinant, si bien qu’à minuit j’ai déjà fait une 60 aines de kilomètres. Je ne passe pas très loin du lac de Naussac. Vers une heure du matin, les paupières se font un petit peu plus lourdes. Je trouve que c’est un peu tôt pour avoir autant sommeil, mais je ne réalise pas que je suis plongé dans le noir depuis déjà 6h maintenant, d’autant plus que ma frontale est au mini, ma vie dans ces moments-là se résume à ce rond de lumière jaunâtre d’environ 1 mètre carré.
Je trouve les nuits éprouvantes à chaque fois, pas de paysages, pas de distractions, juste toi. Toi contre toi-même. Les pensées se brouillent, certaines positives, d’autres beaucoup moins, les gênes et les douleurs deviennent entêtantes, puis le temps devient élastique. Bien heureux est celui qui sort de ce genre de nuit intacte, moi j’y laisse souvent quelques plumes…
La première n’est en général pas la pire, il n’y a souvent pas encore de vraies douleurs, le manque de sommeil ne vous fait pas encore penser en couleur et vous ne parlez pas encore à voix haute aux personnes disparues qui vous sont chères. Bref, la première, c’est généralement le hors-d’œuvre !
J’aperçois néanmoins du coin de l’œil une voiture volante. Oui oui, vous avez bien lu ! Vestige tout droit sorti d’un cerveau d’artiste au moins aussi attaqué que le mien, cette vieille Peugeot 301 déglinguée doit être une œuvre d’art… ainsi soit -il, elle aura au moins le mérite de me faire sourire sous cette nuit étoilée.
La Haute-Loire est derrière moi, bienvenue en Lozère ! La nuit suit son cours jusqu’aux premières lueurs bleues grises surlignant les lignes de crêtes, signe annonciateur de l’aube. C’est le moment que je préfère, celui où on « lave » la fatigue de nuit, celui où les monstres de notre enfance ne font plus vraiment peur, et enfin, celui où l’on se prépare à passer une belle journée. Le chant du coq me rappelle la maison, celle que j’adore quitter en quête de nouveaux défis, mais que j’adore retrouver après mes aventures. C’est peut-être finalement ça, la définition d’un foyer.
J’ai parcouru environ 110km au lever du jour. Le ciel est gris, l’air est humide, mais il ne fait pas froid. Physiquement ça va, j’ai les articulations qui tirent un peu, mais c’est classique, d’autant plus que le terrain est très roulant sur ce GR.
Petit tour en Ardèche maintenant, la grisaille se dissipe, je passe à Notre-Dame Des Neiges, une jolie Abbaye. L’objectif est de passer les 180km avant la nuit, pour l’instant j’ai un peu d’avance sur les temps de Seb Raichon, rien de fou, surtout que sur ces efforts longs les minutes disparaissent à vitesse grand V. J’arrive sur une ligne de crête où sont implantées des éoliennes. Le chemin passe quasiment au pied, c’est la première fois que j’en vois d’aussi près, et c’est impressionnant !
Amis du sentier monotrace, vous serez bien tristes sur ce GR composé essentiellement de chemins carrossables. Ça casse un peu le côté dépaysant du voyage.
Les kilomètres s’enchaînent en direction du mont Lozère et de sa station de ski. Difficile d’imaginer de la neige ici tant la station donne l’impression de ne pas être en altitude. J’ai beaucoup aimé le passage au sommet de Finiels, point culminant de l’aventure (1700m), et marquant le 160ème kilomètre. Le paysage très organique et le temps gris me donnent une impression intemporelle où mon esprit s’amuse à imaginer des chevaliers en armure passer à cheval…
La descente en direction du Pont de Montvert est roulante et les paysages sont un régal pour les yeux. Les champs très verts sont parsemés d’énormes boules rocheuses donnant presque au paysage l’aspect d’un décor d’aquarium finement réalisé (aquascaping*).
Le moral est bon, je suis dans les temps, mais les articulations commencent à se raidir gentiment. Je m’en doutais un peu, mon corps n’a pas l’habitude de trottiner autant.
Passage du Signal du Bougès (1420m) au kilomètre 180 avant la nuit, parfait. Je redoute un peu cette deuxième nuit. La barre des 100km restants est franchie, plus que 2 marathons et demi. Je me concentre là-dessus. C’est rigolo comme les échelles de temps et de kilomètres peuvent être différentes d’une personne à l’autre. J’imagine la tête de certains coureurs si on leur annonçait « allez, plus que 2 marathons et demi ! »
Quand je rentre dans ces derniers 100 kilomètres, j’aime bien faire ce que j’appelle « mes petits paquets de dix ». Je me concentre simplement sur la dizaine de kilomètres dans laquelle je suis, et quoi qu’il se passe, je ne pense pas au reste. Je rallume la frontale, mes prochaines douze heures se dérouleront dans le halo de ma lampe.
Mes hanches deviennent vraiment douloureuses, j’ai l’impression que ma foulée perd en amplitude. Cela ne m’est jamais arrivé. J’ai peur. Peur que mes hanches se bloquent, peur de ressembler à ces finishers de l’UTMB en 46h, tout tordus par l’effort d’être allé au bout d’eux même, peur d’abîmer mon corps, et peur de devoir m’arrêter avant la fin.
Vu que j’ai de l’avance, je décide de mettre en place des petites pauses régulières afin de soulager mes hanches, telle une récompense offerte à mon corps régulièrement pour bons et loyaux services.
Je sais qu’il n’y a aucun chrono en autonomie complète sur ce GR70, mais je me refuse à penser à ce lot de consolation. Je ne suis pas venu pour ça.
Les petites pauses soulagent un peu mes hanches. Je gagne peut-être un point de douleur sur une échelle de 10. À chaque arrêt je m’allonge et j’essaye de mettre les pieds un peu en hauteur. La nuit me paraît plus fraîche qu’hier, j’ai enfilé ma doudoune et mon buff. Mon petit rituel fonctionne bien, et mes « petits paquets de dix » fondent petit à petit. Les paupières se font malgré tout lourdes, je décide donc cette fois de faire une sieste de 20min.
Je n’ai aucune idée de l’heure qu’il est, de toute manière, et de toute façon cela changerait-il vraiment quelque chose ? La sonnerie me sort de ma torpeur, j’ai dormi. Je suis un peu collé et mon avance fond comme neige au soleil, mais qu’est-ce que ça fait du bien !
Ragaillardi, je reprends le chemin. J’ai l’impression de suivre une piste forestière interminable où chaque kilomètre ressemble au précédent, où il n’y a plus aucun discernement entre les secondes, les minutes et les heures.
L’élasticité du temps, je crois que cela résume finalement bien cette nuit-là.
C’est assez marrant, je retrouve finalement dans ces moments de fatigue intense la même sensation qu’avec la narcose en plongée. On sent qu’elle est là, mais on a l’impression que ça ne nous affecte pas tant que ça, et pour autant, on est à peine capable d’avoir la réflexion d’un enfant de primaire.
La fatigue se fait de nouveau très forte et j’ai mal. Je m’en veux d’infliger cela à mon corps. Je n’ai aucun souci à aller loin dans la douleur musculaire, mais là c’est différent. Déjà, ce sont des douleurs que je ne connais pas vraiment, car je n’ai pas l’habitude des parcours aussi roulants, et ensuite, j’ai vraiment l’impression que ça vient des articulations donc ça ne me rassure pas !
Cette fois-ci, je décide de m’arrêter dormir une heure. Je suis vraiment cuit et j’ai mal. Je me dis que le sommeil aura peut-être le même rôle réparateur que dans le Jura. Je ne sais pas de quand date ma sieste et je m’en fous. Je sais aussi que j’y laisserai toute mon avance, mais à quoi bon s’infliger ça ?
Je trouve un super spot avec une souche pile à la bonne hauteur pour me servir d’oreiller, les aiguilles de sapin me faisant un petit matelas. L’odeur du sapin me rappelle mon ancien métier, celui de grimpeur élagueur. J’ai toujours adoré l’odeur du bois, elle a un côté rassurant je trouve.
Je programme la sonnerie de mon téléphone une heure plus tard, et là, je rejoins Morphée en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Le sommeil est noir, profond, sans rêve…
Un râle rauque me tire de mon sommeil, je ne comprends pas bien ce qu’il se passe pendant quelques secondes…
Le brame du cerf, et ils sont deux ! J’ai l’impression que l’un d’eux n’est vraiment pas loin, c’est super impressionnant. Mon esprit switch d’un coup. Le réveil ! Il n’a pas sonné !
Je sors en stress mon portable et je m’aperçois que le téléphone est censé sonner dans 53min… C’est incompréhensible, je n’ai plus de douleur, j’ai l’impression d’avoir quasiment fait une nuit complète, et j’ai dormi 5 min !
C’est donc avec le sourire que je reprends mon chemin, la tête occupée à essayer de comprendre ce qu’il venait de se passer. Je déciderais à partir de cet instant de limiter au maximum les pauses, il n’y a pas moyen que ce record m’échappe !
Les premières lueurs du jour font leur apparition, un coq chante au loin, je prends ça comme le signe que la maison est bientôt là. J’ai parcouru 240km, cette deuxième nuit a été laborieuse, mais il ne reste plus qu’un marathon. Quatre « petits paquets de dix » dans ma tête.
La forme revient bien avec le jour, j’arrive à être rapide en montée, je fais abstraction de la douleur, et je me persuade que m’arrêter ne fait qu’éloigner la fin (ce qui n’est pas faux vous en conviendrez). Le terrain change, les paysages sont plus ouverts. Le dernier remplissage d’eau se fait à Saint-Jean du Gard. Je remplis les flasques à fond, car il n’y a pas d’eau sur la dernière partie, et j’ai clairement bien fait. Cette partie qui avait l’air sans difficulté majeure sur le papier se révélera un poil plus taquine que cela, avec des parties absolument pas courables. C’est aussi ça l’aventure !
Vous avez déjà remarqué comme les distances changent dès qu’on est proche de l’arrivée ? Je n’échappe pas à la règle et ces derniers kilomètres sont interminables. J’arrive finalement même à me réjouir d’entendre le bruit de la ville, moi qui déteste ça.
Je mets enfin les pieds sur le goudron, il reste 2km pour rejoindre la gare. Deux kilomètres clairement dispensables. Mon beau-père est venu me chercher et fait les quelques centaines de mètres de la fin avec moi, ça fait plaisir ! J’arrête la montre devant la gare. 45h38.
Je ne ressens absolument rien à ce moment-là. J’aurais tellement aimé être rempli de joie, être fier de mon chrono, mais malheureusement, c’est toujours la même chose qui revient : ce que tu as fait, n’importe qui avec un peu d’entraînement pourrait le faire.
Si vous croisez mon syndrome de l’imposteur, balancez le du sommet d’une montagne svp !
Postface :
J’écris ce texte seulement 5 jours après être rentré et je m’aperçois que mon aventure ressemble déjà à un morceau d’emmental dans mon esprit (oui, parce que tout le monde sait qu’il n’y a pas de trous dans le gruyère, précision hautement importante !)
Je ne sais pas si cela vient du cerveau qui « déconnecte » pendant l’effort, ou si celui-ci fait simplement du tri, mais c’est assez rigolo, il y a un côté soirée trop arrosée où l’on cherche à recoller les bribes de souvenirs au milieu des vapeurs d’éthanol.
Je tiens à remercier ma chère et tendre moitié pour avoir le courage de me supporter tous les jours, mes beaux-parents pour être venus me chercher à Alès, ma maman pour toujours être là quand il faut, et vous tous. Vous, les personnes plus ou moins proches, vous les gens des réseaux sociaux qui n’avez parfois qu’un pseudo, mais qui avez toujours un petit mot gentil et motivant, me donnant encore plus envie de continuer à faire des aventures comme celle-ci.
Parce que la plus belle façon de vivre une aventure, c’est aussi de la partager.
Alors MERCI !
Magnifique coucher de soleil en Velay

La fameuse voiture volante!

Passage au sommet de Finiels

Lever du jour, les monstres retournent se cacher sous le lit

Arrivée sur Alès

